Kaiman Galerie Biarritz : Yannick Fournié

Kaiman Galerie

Kaiman Galerie Biarritz : Yannick Fournié

Yannick Fournié

Pouvez-vous décrire votre processus artistique du point de vue psychologique : avez-vous une idée précise avant de commencer ? Démarrez-vous avec des croquis ?

Je crois que, globalement, cela commence par l’envie de raconter une histoire, de parler de quelque chose qui me bouscule, me perturbe, qui me choque dans un sens ou dans l’autre.

Notre société contemporaine est un choc permanent, un bouillonnement, impossible de rester insensible.

Je me concentre alors sur un thème, un sujet que j’ai envie de matérialiser par un arrêt sur image, un instantané. Cet arrêt sur image n’est pas nécessairement la réalité, mais plus mon interprétation, ma vision, ma métaphore de la réalité.

J’imagine un tableau comme une photo que j’arrête sur un moment ou une action et qui raconte ma vision du monde.

Les idées me viennent comme des flashes, comme des images qui attendraient d’être imprimées. C’est une vision très photographique, très cinématographique, comme la scène d’un film qui revient en boucle jusqu’à ce que j’arrive à en tirer une ou plusieurs images.

Je note ces idées au fur et à mesure, pas de croquis, juste des mots clés. Si je sens que cette image est pertinente, forte, elle ne me quitte jamais vraiment jusqu’à ce que je la réalise.

Parfois je les mets de côté jusqu’à les oublier pour les laisser mûrir inconsciemment. Je les laisse aller et venir dans ma tête jusqu’à ressentir l’atmosphère définitive, l’émotion, le cadrage, la lumière et la palette de couleurs. Et c’est alors que commence un travail de recherche où je recrée cette image. J’ai des modèles que je prends parfois en photo, que je mets en scène pour servir mon propos et la préparation de mes compositions

Quelle est la part de défi dans votre processus artistique?

En ce qui me concerne le défi est permanent. Car je pense que ma capacité d’évolution, tant dans mon propos que techniquement est importante. D’une toile à l’autre, marche après marche, j’ai envie d’apporter des nuances, de la sensibilité, de l’ambition dans mes compositions.

Je me considère comme un jeune peintre à cause de mes récentes années de pratique. Il est indispensable que chaque toile m’apporte et m’apprenne quelque chose de plus que la précédente. Je suppose qu’il y a des artistes qui restent dans le confort et la maîtrise de ce qu’ils savent faire, mais en tout cas, je me sens aux antipodes de cet état d’esprit.

La prise de risque est un facteur essentiel dans l’évolution d’un individu et notamment d’un artiste. Cela permet de se connaître, de comprendre et de progresser : Rester dans le confort, pour moi, c’est, à terme, régresser.

Comment pourriez-vous décrire votre style?

Il s’agit de figuration narrative, une peinture réaliste qui tend parfois vers le surréalisme. Bien que ma peinture soit réaliste, je ne cherche pas à restituer un aperçu de la réalité, mais plus à générer une émotion, par un contraste, la lumière, la couleur ou un grain.

Est-ce que votre style a changé avec le temps ? Comment ?

Mon style change avec le temps parce qu’il m’emmène progressivement vers des compositions aux cadrages de moins en moins serrés. J’ai une volonté d’aller vers de la profondeur, plus de perspective avec une narration encore marquée dans des univers plus identifiables. Je pense que le style change aussi car ma technique évolue, s’affine et s’affirme. La liberté d’exprimer mes émotions est étroitement liée à la liberté et à la maitrise technique. Cela ne fait que 4 ans que je peins, et sans vulgariser ce que je fais actuellement, j’ai la sensation d’être au début de mon art.

Ce potentiel artistique qui fut des années enfoui, émerge aujourd’hui de plus en plus intensément. Le meilleur est à venir selon moi.

Par qui ou par quoi êtes-vous inspiré artistiquement: peintres, metteurs en scène, écrivains etc.. ? Quel artiste contemporain ou passé admirez-vous ?

Jacques Monory, peintre figuratif français et vivant, a été un des artistes qui a initié le mouvement de la «nouvelle figuration». Ces œuvres très intenses, graves ou contemplatives, proposent des cadrages très cinématographiques. Sa peinture réaliste est en permanence voilée de teintes monographiques allant du bleu au rose qui leur donnent une dimension surréaliste…

Quand j’avais 10 / 12 ans, je flânais régulièrement dans le musée municipal en face de mon collège. Dans des salles où trônaient des toiles monumentales, j’ai découvert des années après, grâce à Internet que je contemplais sans m’en rendre compte des toiles de Monory qui faisaient partie de la collection de ce musée.

Depuis je m’y suis intéressé et l’influence est restée. J’aime également le réalisateur Danois, Nicolas Winding Refn (Bronson : Drive ; Only God Forgives…). Je retrouve dans ses films une vision épurée, frontale et esthétique de la violence. C’est un talent qui me fascine assez : Faire de quelque chose de tragique, quelque chose de beau …

Avez-vous un conseil à donner à un jeune artiste ?

Je dirais qu’il ne faut pas avoir peur de montrer son travail et de prendre des risques. En France, dans le secteur de l’art contemporain (comme dans d’autres secteurs professionnels d’ailleurs) il y a une détestable mentalité qui laisse penser à des jeunes que s’ils ne font pas des études dans l’art ou s’ils ne se font pas connaître dans des réseaux artistiques institutionnels, ils n’arriveront à rien et ne seront jamais des artistes reconnus.

Cette idée est castratrice et erronée. Cet état d’esprit ne récompense pas le travail et formate des individus. Seul le travail, la rigueur et la prise de risque payent. Il faut croire en ce que vous accomplissez et pas en votre cursus. Et on peut toujours forcer le destin à force de travail et de détermination.

De plus, les réseaux sociaux aujourd’hui sont une fenêtre ouverte sur le monde. Même s’il existe des choses perverses dans le réseau social, c’est aussi la possibilité de voir des choses merveilleuses et de découvrir des artistes fantastiques. Cela peut être utile pour se faire connaître.

Enfin je pense qu’il ne faut pas hésiter à bouger et à montrer son art dans des pays étrangers : les mentalités y sont différentes que dans votre pays d’origine et parfois cela peut être très enrichissant. Vous étiez dans l’armée et vous avez poursuivi une carrière dans le sport.

Pendant que vous faisiez cela, saviez vous que vous vouliez être un artiste ? Quand avez-vous réalisé votre première toile ?

Avant de rentrer dans l’armée, j’ai été admis aux Beaux- Arts de Bordeaux que j’ai abandonné avant même de commencer. À l’époque, j’étais quelqu’un de dissipé, j’avais besoin de vivre des choses plus intenses, peut-être plus violentes. Apres l’armée s’est enchainée la pratique du sport à outrance et cela en pratique professionnelle (parachutisme, salle de sport…).

Je pense que cela m’a permis de me construire, d’avancer sur certains aspects de ma personnalité. Bien que, pendant des années j’ai mis de côté ce potentiel artistique, je le savais là, présent, juste comme quelque chose en sommeil. En 2010, propriétaire d’une salle de sport en France, j’ai souhaité mettre en avant un artiste lors d’une exposition. C’est ainsi que j’ai redécouvert l’art et son marché. Face à des toiles de certains artistes que j’admirais, j’ai eu la conviction que je pouvais, en travaillant, réveiller un talent que je pensais avoir.

Étant quelqu’un d’entier et d’engagé, et percevant que quelque chose pouvait sortir de cette pratique, j’ai décidé de donner le tout pour le tout et de ne me consacrer qu’à cela. J’ai vendu ma salle, je me suis installé à Biarritz. J’ai loué un atelier et j’ai passé six mois peignant, dessinant de façon excessive, à essayer de réapprendre, de comprendre à nouveau et ressentir ce que j’avais abandonné plus de 20 ans auparavant.

Mon entourage m’a pris pour un fou : à 38 ans, tout lâcher pour repartir vers autre chose, si diffèrent. C’est comme si je repartais à zéro, habité par une force, une volonté et une rigueur que ma carrière professionnelle passée m’avait appris. En 2011, j’ai peint mes 5 premiers tableaux d’une série qui s’appelait « Cops are.. » et qui représentait des portraits de policiers de différents pays. L’idée a plu à une galerie parisienne qui m’a encouragé et qui, un an plus tard, organisa mon premier show officiel à Paris.

Est-ce que votre style a changé depuis que vous avez commencé à peindre ?

Où voyez vous votre travail évoluer dans le futur ?

Ma peinture était techniquement plus basique à 72 mon début et plus expressionniste. Avec la pratique, elle s’est resserrée vers une peinture plus réaliste plus précise. J’ai gardé l’intensité et la force des contrastes dans la carnation. Je reste volontairement éloigné de représentations trop lisses ou trop nettes. Je souhaite garder dans ma peinture, par la matière, par le trait, ce côté rugueux et brut des aspects de la vie.

A ce jour, j’imagine que mon style évoluera vers une quête de subtilités dans des palettes riches et qui serviront des compositions plus ambitieuses, laissant un peu plus de place à des univers qu’à des protagonistes seuls. La force du propos gardera une place majeure dans mes compositions.

Je resterai engagé et habité par la société dans laquelle je vis pour en retranscrire sa beauté et ses travers.

Avez-vous regardé des matchs de Lucha Libre depuis votre première expérience au Mexique qui a influencé votre travail ? Etes-vous un fan ? Avez-vous parlé à un luchadores de votre travail ?

Dans ma série Incognito, il s’agit de protagonistes avec des masques de Luchadores Mexicains. Le masque n’est pas un hommage aux lutteurs mais un prétexte graphique à une réflexion sur l’identité et la représentation sociale. Le travail autour des masques est né de cette rencontre inattendue avec un catcheur au Mexique, de ce contraste entre l’ordinaire individu avec l’extraordinaire et populaire symbole …

Dans mes tableaux, je pose un masque dans des actes du quotidien posant une réflexion: Quel masque revêtons-nous pour fonctionner dans notre société ? Celui-ci permet-il de cacher ce que nous sommes vraiment ou bien de nous mettre un peu plus en lumière ? Je ne suis pas fan de catch à proprement parler.

Mais je suis extrêmement fan de ses personnages que l’on identifie à des superhéros. C’est d’ailleurs quelque chose que le Mexique et les États-Unis ont en commun. Le Super Héros des comics américains est un personnage ordinaire qui un jour devient, par accident un personnage extraordinaire et qui se masque pour cacher sa véritable identité. Le lutteur mexicain est un super héros populaire.

La culture populaire autour de ces masques est propre au Mexique. Ce qui fascine les gens, c’est cette possibilité que n’importe quelle personne peut devenir un jour un personnage extraordinaire. Bien que mon travail sur les lutteurs soit de plus en plus relayé dans des médias sud-américains, je n’ai pas encore eu l’occasion de le confronter directement à des lutteurs. Mais sur les réseaux sociaux, je suis suivi par de véritables Luchadores Mexicains qui semblent apprécier mon travail.

Je pense qu’ils comprennent que dans ma peinture, le masque est au premier plan et que je rends hommage à ce concept qui est le leur : Ce concept d’être un autre, un personnage unique derrière ces masques, si graphiques, qui symbolise le spectacle, le combat et la force.

Kaiman Galerie

8 avenue Maurice Trubert 64200 Biarritz www.yannickfournie.com yannick.galerie53@gmail.com +(33)6 62 47 75 95

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